VinEnChine - Les vignerons tentent de produire du vin dans le désert

Les vignerons chinois tentent de produire du vin dans le désert

 

Dans le Ningxia, des paysans se sont lancés dans la vigne, plus rentable que les cultures traditionnelles. Malgré des conditions climatiques difficiles, ils produisent des crus de plus en plus réputés.

Des tourmentes de vent glacial fouettent la steppe balisée de ruines de l’ancien royaume des Tangoutes (1), de moignons de Grande Muraille et des vignes récemment plantées pour étancher la soif grandissante des Chinois pour les bons crus. Il y a quelque chose de touchant à voir ces nouveaux vignerons chinois tenter de produire un vin de qualité sur ces mornes plaines posées entre le désert mongol et les premiers méandres du fleuve Jaune.

En ce jour de février, le thermomètre affiche entre -15 °C et -20 °C. Pour permettre à la vigne de survivre, les hardis viticulteurs ont recours à une exténuante technique de terrassement. Dans les dizaines de plantations que compte désormais le Ningxia (Centre), les pieds de vigne sont affalés et ensevelis sous 40 centimètres de terre à l’arrivée de l’automne. Ce n’est qu’en avril que les vignes sont péniblement exhumées et rattachées aux tuteurs. «En dessous de -27 °C, même enterrée, la vigne meurt, et c’est la catastrophe», dit Wang Jiayun, l’un de ces pionniers de la viticulture en milieu hostile.

Ce que le froid ne tue pas, la sécheresse l’achève. «On a beau creuser à 150, voire à 200 mètres, il n’y a pas d’eau, pas une goutte», dit le courageux Wang Jiayun. Il a donc fallu pomper dans la profonde vallée du fleuve Jaune, via un réseau d’écluses à six paliers, jusqu’à ce plateau aride qu’on pensait autrefois tout juste bon à l’élevage des moutons. Le gouvernement local, qui encourage activement l’industrie viticole depuis 2000, s’en est chargé. Des pionniers ont prospecté cette région dans les années 90. L’analyse de l’acidité du pH, du climat, de la terre, les a convaincus qu’on pouvait y faire pousser des vignes.

«Quand on part de zéro, tout est compliqué»

C’est comme cela que tout a débuté. Mais il faut au moins trois ans pour que les pieds commencent à donner, et bien plus encore pour en mesurer le potentiel. «Quand on part de zéro, tout est très compliqué», dit Wang Jiayun, dont les pommettes larges trahissent une ascendance mongole.

Il s’est installé dans ce coin, appelé Dagou, avec sa femme et son jeune fils, il y a une dizaine d’années. Une poignée d’autres familles de «colons», venus de lointaines campagnes plus désolées encore, lui ont emboîté le pas. Presque tous catholiques, ils sont en train d’achever la construction d’une église dont le clocher se voit à des kilomètres à la ronde.

Le dimanche, ce n’est pas le vin de messe qui manque, car la région produit désormais des milliers d’hectolitres. «C’était un désert, il n’y avait rien, mais le gouvernement local nous a offert des terres», explique Wang Jiayun, qui habite dans une petite maison en ciment bien chauffée. Sa télévision posée sur un meuble modeste est flanquée de deux tonnelets décoratifs. Sur une étagère, des verres à ballon, une bouteille de vin blanc entamée, et deux de rouge. Du chixiazhu (cabernet-sauvignon). «Au début, je plantais du maïs, mais je me suis vite mis à la vigne, qui rapporte six ou sept fois plus», dit-il, l’air chafouin. L’année dernière, il s’est payé un tracteur, et cette année, une voiture. «La vigne, ça gagne, mais c’est très complexe. D’abord, on ne connaissait rien à la viticulture. Ensuite, il a fallu qu’on change totalement de mentalité parce que là, ce n’est pas la quantité qui compte mais la qualité.»Et de lancer un regard complice à l’homme qui nous accompagne, Cai Changjian, acheteur de raisins pour Grace Vineyard – l’un des meilleurs producteurs de vins chinois.

Deux jours plus tôt, nous avions trempé nos lèvres d’amateur dans un verre de Deep Blue Grace Vineyard 2009, un cépage cabernet et merlot auquel il a fallu reconnaître de grandes qualités. Une bouteille de Chairman Reserve 2009, également auscultée, nous confirma davantage l’excellent potentiel de Grace Vineyard, qui n’est pas le seul producteur chinois de la région à proposer des crus bien charpentés. Silver Heights (qui se limite à 6 000 bouteilles par an), dirigé par Emma Gao, une œnologue formée à Bordeaux, déçoit rarement.

La marque Helan Mountain (gérée par Pernod-Ricard), Jia Bei Lan et quelques autres dominent également avec panache une production locale qui, pour le reste, il faut bien le dire, reste indigne d’un palais français.

La production de vin en Chine a débuté en 1980 à Tianjin, à une centaine de kilomètres de Pékin, avec la création d’une entreprise à capitaux mixtes, Dynasty, entre cette municipalité et Rémy Martin. Les premières années, les raisins étaient cueillis par les prisonniers d’un «camp de rééducation». Trente ans plus tard, la Chine compte des centaines de producteurs, du Shandong au Xinjiang, en passant par le Shanxi. Mais le Ningxia, de l’avis général, se distingue par son terroir.

«La plupart des Chinois, observe Cai Changjian, ne font pas la différence entre un bon et un mauvais vin. Mais le palais s’éduque, et le vin de qualité est en train de se faire une place.» Cet ingénieur agronome a fait ses classes d’œnologie à Xian. «Prenez monsieur Wang, dit-il en lui faisant un clin d’œil. Comme tous les Chinois, c’est d’abord un buveur de baijiu [alcool de riz, ndlr]. Il ne savait rien sur le vin et, quand on lui en offrait, il le buvait cul sec. En à peine quelques années, il a beaucoup changé.» Sur ces bonnes paroles qui font bien rire ce viticulteur de fraîche date, et comme pour mesurer le chemin parcouru, Wang Jiayun tend le bras, attrape une bouteille de rouge, et nous ressert un verre.

L’apprentissage de l’art de la vigne a été rapide. «Pour une bonne raison : si le raisin d’un viticulteur n’est pas bon, on ne l’achète pas»,dit Cai Changjian.Wang Jiayun, qui est un «bon élève», a dû se résigner à couper les grappes trop proches du sol, bien qu’au début ce «gaspillage» le rendît malade. Il a appris à irriguer avec parcimonie pour limiter la production à 800 kilos par mu [1 mu équivaut à 1/15 d’hectare]. Il s’est mis à arracher assidûment les mauvaises herbes, à enlever les grains encore verts parmi les plus mûrs, à pratiquer l’élagage, le bon usage de la fumure, et mille autres artifices que lui a enseignés le jeune ingénieur agronome. A l’origine, lui non plus ne se destinait pas à la vigne. «Maintenant, c’est devenu une passion», dit-il.

95% de bouteilles Château Lafite Rothschild contrefaites

Jeune marié, il a laissé son épouse à Xian, à quinze heures de train de là. Les visites conjugales sont rares, surtout pendant les vendanges d’août. Des centaines de cueilleurs sont alors embauchés. «On leur enseigne la récolte propre et qu’il ne faut pas traîner quand le signal est donné. La rapidité est essentielle», dit Cai Changjian en conduisant son 4×4 Hyundai sur les chemins de terre qui sillonnent ce Bordelais des confins mongols. «En été, la chaleur de la journée est telle que c’est de nuit qu’il faut transporter les grappes dans les camions.» Douze heures de route jusqu’au Shanxi, vers l’est, où ils seront pressés dans l’usine ultramoderne de Grace Vineyard. La maturation se fait dans des barriques de chêne importées de France.

Cai Changjian s’émerveille encore de sa première visite professionnelle dans les chais du Bordelais. «Tout ce qu’on nous avait enseigné sur les conditions idéales de production du vin, la qualité de la terre, le climat, l’orientation par rapport au soleil, le mariage entre tel cépage et tel terroir… Tout ça était respecté à la perfection dans les vignobles français que j’ai visités. Là-bas, la nature est en harmonie totale avec la vigne, tandis qu’ici, il faut déployer des efforts surhumains.»

Aujourd’hui, il prospecte dans la région du Ningxia pour trouver des sites adaptés au fragile cépage pinot noir, «mais ce n’est pas facile». Il persiste car, malgré ses nombreux aléas, il est persuadé que le Ningxia est digne d’une appellation. Mais la production n’en est qu’à ses balbutiements. «Tout doit être testé : tel cépage, telle vigne, sur telle ou telle parcelle, cela donnera-t-il, après plusieurs années de persévérance, le raisin idéal ? Il faut faire des essais, sans relâche. On a souvent des mauvaises surprises, parfois des bonnes.»

La Chine est devenue l’an dernier le septième marché mondial du vin. Encore indignes d’être exportées pour la plupart, les 900 millions de bouteilles que produit annuellement le pays sont consommées localement. Mais les 300 millions de bouteilles que la Chine importe dans le même temps donnent à une clientèle de plus en plus vaste le goût pour les bons crus français. Le Château Lafite Rothschild («Lafei» en chinois) suscite un tel engouement qu’il s’en vend en Chine trois millions de bouteilles par an. Or, officiellement, Château Lafite Rothschild n’en exporte vers la Chine que 50 000 sur les 200 000 de sa production annuelle. Une simple arithmétique permet de comprendre que plus de 95% sont contrefaites. Les flacons vides de Lafite, qui se négocient à prix d’or sur l’Internet chinois, sont reremplis et recachetés tant et plus que la crainte de tomber sur une fausse a fait chuter ces derniers mois la cote du Lafei.

Mais les friponneries ne se limitent pas au haut de gamme. «Un producteur chinois très connu achète du vin en vrac en Argentine et en Italie pour le vendre sous sa marque Made in China, confie un expert, car ça leur revient bien moins cher que de tenter de faire un vin de qualité dans leur propre vignoble.»

«L’énorme potentiel des vins du Ningxia»

Grace Vineyard a pour PDG une jeune femme de 29 ans, Chen Fang. Diplômée de l’université de Yale, elle a laissé tomber un emploi chez Goldman Sachs pour le saint amour du vin. Le virus lui a été donné par le propriétaire, son propre père, Chen Jinqiang, 61 ans. Son épopée est digne d’un roman. Né en Indonésie, il fuit les massacres anticommunistes déclenchés par le coup d’Etat du général Suharto, en 1965 (un demi-million de morts) pour se réfugier en Chine. Mais mal vu par des fanatiques gardes rouges, le voilà relégué en Mongolie extérieure. Il s’échappe dix ans plus tard à Hongkong. Le commerce des matières premières fait de lui un millionnaire, et son amitié avec l’un de ses clients français, aujourd’hui décédé, le rend œnophile impénitent.

En 1997, Chen Jinqiang envoie un œnologue français explorer les coteaux du Shanxi. Banco ! Il décide d’y créer son domaine viticole. Aujourd’hui, il s’y rend cinq ou six fois par an, entre deux voyages d’affaires, pour goûter le repos et tester la production. «Il donne toujours son avis pour mélange final», précise Lee Yean Yean, un œnologue malaisien chargé des opérations.

En décembre dernier, à Pékin, le Grace Vineyard Chairman Reserve 2009 est sorti premier à l’issue d’une dégustation à l’aveugle de cinq vins chinois et de cinq vins de Bordeaux. Nathalie Sibille, une œnologue française, a salué à cette occasion «l’énorme potentiel des vins du Ningxia». La presse chinoise s’est délectée de ce score surprenant. Chez Grace Vineyard, pourtant, on reste chaste. «Ce concours n’était pas très professionnel, dit Lee. On a comparé les meilleurs vins chinois avec des bordeaux ordinaires à 5 euros, et j’ai franchement honte qu’on ait dit tant de bien de nous. Le Ningxia ne sera jamais le Bordelais.»

(1) Le royaume des Tangoutes régna sur la région entre 1038 et 1227.

Source : liberation.fr

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